2011
L’épopée du coureur d’eau.
L'attente,
Ce vendredi matin la maison est calme. Le soleil est déjà haut dans le ciel. Je regarde par la fenêtre l'ombre des montagnes qui se dessinent au loin. Un léger voile de brume les recouvre. J'ai étalé sur la table du salon toutes mes affaires de course. Je vérifie pour la énième fois si tout est là. Je dispose mon équipement dans des petits sacs plastiques. J'épingle mon dossard sur mon cuissard. Dehors le vent souffle et les nuages blancs s'amoncèlent. Je rempli mon sac de course. Je vérifie mes bâtons de course. Je remplis ma poche à eau. J'aspire l'air restant dans le tube et la glisse dans mon sac. Encore plusieurs heures avant le départ. Je déjeune de quelques pâtes, d'un peu de jambon et d'une compote de pommes. En fait je n'ai pas très faim. Je me force à manger un peu. Je suis déjà dans les pentes du Caroux. Je décide de faire une petite sieste. Je m'allonge sur le canapé du salon. La maison est calme. A travers la fenêtre je vois les nuages blancs et gonflés qui se hâtent. Le ciel se couvre. Je ferme les yeux. Je suis bien. Je me laisse gagner par le sommeil. Comme les nuages, les images défilent à toute vitesse dans ma tête. Je suis au départ. Je descends le sentier des Gardes. Je traverse l'Orb à Vieussan. Je monte la tour d'Olargues. Je fais la course. Je me vois là dans la course au milieu des autres coureurs. De bonnes minutes plus tard je m'éveille doucement. Pour me réveiller complètement je me passe de l'eau sur la figure. Je me prépare un thé. La couleur du ciel est passé au gris clair. Les gros nuages chargés d'humidité ont remplacé les quelques nuages blancs inoffensifs. Il est temps de gagner la ligne de départ. De la maison, la petite route qui nous amène à Vaihlan serpente entre les vignes. Après Roujan, la route s'enfonce dans la vallée. La végétation méditerranéenne se dévoile. Les rochers se montrent un peu. Entre le ciel d'airain, le crépuscule et les quelques gouttes de pluie, le décor est planté. L'arche de départ est dressée. Les coureurs attendent.
Les ailes du moulin,
Tout est prêt. Antoine et Pascal distillent les consignes de sécurité et les points importants du parcours. Le commentateur motive les coureurs. Le départ est proche. L'hymne de la course est lancé. La petite place du village est colorée ; couverte d'une petite armée en campagne. Les équipements vérifiés, les montres synchronisées et les vêtements ajustés. Au décompte qui hurle des hauts-parleurs, le départ est donné. Le cortège s'élance. Dans un cri de joie collectif les coureurs-fauves sont lâchés. Je me lance à mon tour. La course est lancée. Le cortège s'ébranle. Applaudissements, cris et claquements des foulées des coureurs sur le bitume résonnent dans le petit village. La nuit tombe, j'y suis. Je profite de ce début de course pour faire le point. Pour savoir si tout est bien. J'ajuste les lanières du sac. Je serre les liens qui tiennent mes bâtons. Les jambes sont bien là. J'avais mis mon vêtement de pluie mais je m'aperçois vite que la pluie cesse et qu'il fait très doux. Je l'enlève rapidement. Je vérifie que ma lampe frontale est opérationnelle. Il est temps de l'allumer. Le serpentin de lumière blanche dessine les contours de la montagne. Dans cette piste poussiéreuse on discute encore beaucoup dans le peloton. Il fait doux. Les premières petites difficultés sont avalées rapidement. En file indienne, les coureurs franchissent chacun leur tour de petites montées. En ce début de course on se serre de près. Je ne prendrais mes bâtons qu'après Faugères pour gravir le Pic de Tantajo et la Coquillade. Je passe dans un petit hameau sous les applaudissements des riverains. J'ai trouvé mon rythme. Les odeurs de thyms et de genêts se mêlent aux odeurs de moutons. Dans cette nuit naissante j'ai tous les sens en éveil. Je me concentre sur ma course, sur mes foulées, sur l'éclairage du chemin. Je m'emploie à bien poser mes foulées sur les chemins herbeux ou dans les pistes monotraces. Les coureurs prennent leur distance. Chacun pose son rythme. Le calme de la nuit est tout juste troublé par un groupe de supporters planqué dans la garrigue ou par les voitures qui circulent au loin. Je m'alimente d'une demi barre de céréales suivie d'une bonne gorgée d'eau. A cette allure tranquille je gagne le village de Faugères. La pluie tombe. Dans la salle communale l'ambiance est à la fête. Un orchestre joue. Entre le calme de la nuit et la salle des fêtes, la transition est brutale. Peu de coureurs s'attardent. Je remets mon coupe-vent et je quitte Faugères par de petites ruelles. Le chemin monte vers le moulin. A quelques encablures de là entre des chemins larges et caillouteux ou par de petits chemins de terre on gagne le moulin. Au détour de celui-ci un flash m'éblouit. Je ne vais pourtant pas si vite. Le photographe est à l'affût. Il immortalise l'instant : le coureur qui descend avec pour arrière plan le moulin et ses ailes déployées. Je continue mon chemin.
Les sangliers du pic de la Coquillade,
L'espace entre les coureurs augmentent. Certains restent groupés, d'autres avancent seuls. La pluie a décidé de rester et de s'installer pour la nuit. Je suis bien. Détendu. Je cours dans les descentes et marche dans les montées. Comme sur les chemins d'entraînement. Dans les descentes je me concentre sur ce fil invisible qui me tire vers le bas de la pente. Soudainement, juste avant un petit hameau endormi et dans un chemin monotrace légèrement descendant et un peu en devers je ressens une piqûre intense qui remonte le long de mon dos. Une bouffée de chaleur m'envahit. La douleur est très vive. Ma cheville droitevient de « lâcher ». Je sursaute pour ne pas tomber. Je suis stoppé net dans mon élan. Je marche un peu. J'ai l'habitude de ces petits troubles de la cheville. Je cherche toutes les raisons possibles à ce manque d'attention qui ont provoqué cet incident. Tranquillement je trottine. Je suis fébrile. Quelques coureurs me rattrapent et poursuivent leur chemin. A peine ai-je eu le temps de récupérer que je suis de nouveau piqué au vif. Mon sang ne fait qu'un tour. Je sens que je perds l'équilibre. Dans un geste de sauvegarde j'essaie de rester debout. Trop tard ! Je bascule sur le côté puis vers l'avant. En une fraction de seconde je suis face contre terre. Je roule dans les buissons. Mon sac passe par dessus mon épaule. Je m'accroche aux branches. La cheville gauche s'est laissée dissiper. J'ai le cœur qui bat rapidement. Je me relève doucement. Des coureurs qui arrivaient derrière moi prennent des nouvelles. Je pose mon sac et dégage la terre humide de mon cuissard et de mes mains. Je leur dis de continuer. Je fais le point. La douleur à la cheville droite a presque disparu. La douleur à la cheville gauche est intense. Je suis sonné et groggy. J'étais dans ma course. Dans mon rythme. Bercé par la pluie fine. Je suis réveillé brutalement ! J'arrive à poser le pied sur le sol. Je me remets en marche doucement. Je passe le petit hameau. Pour le moment je n'arrive pas à courir. Le temps du doute. La pluie redouble. J'ai froid. Je décide de prendre mes bâtons. Cela m'aidera. Des dizaines de coureurs me passent. Je gamberge. Je cherche les raisons de cet incident. Comment faire pour rallier l'arrivée. Je décide de gagner Lamalou-Les-Bains tranquillement. A mon rythme. Je décide de gravir les difficultés doucement. Je connais ces sentiers. Je pense à Saint-Michel-De-Mourcairol, à la balade familiale jusqu'au château. J'y arriverais. Cela me fait du bien. La forme et le moral sont bons. Satané cheville ! Je passe le pic de Tantajo en m'habituant à la douleur. La montée me fait moins mal. J'appréhende la descente. La pluie s'est bien installée. Je me ravitaille, je bois deux bonnes gorgées d'eau et je commence la descente tout doucement. Au point de contrôle avant de passer sous la nationale je remplis ma poche à eau. Le chemin vers Lamalou est encore long. Le vent et la pluie m'accompagne dans le début de la montée vers le Pic de la Coquillade. Je suis rapidement distancé par les coureurs qui me dépassent. Même si la douleur est moins vive en montée je progresse lentement. Je progresse sûrement. Pleine pente dans les saillies forestières coupe-feux, le vent et la pluie s'en donnent à cœur joie. Plus haut dans le sous bois je suis seul. Je veux garder le même rythme. Je m'aide de mes bâtons. Au point de contrôle, on m'annonce une position.Je n'y prête guère attention. Peu après, dans l'obscurité et le silence, je perçois le bruit d'un sanglier. Il est là, tout proche. Je l'entends qui gratte le sol. Je l'entends qui grogne. Le claquement des mes bâtons sur les rochers semble le gêner. Je hâte le pas. Le chemin tourne et vire. Voilà que le brouillard s'en mêle ! Je dois être proche du sommet. Avec ma lampe frontale qui se réfléchit sur le brouillard je perçois difficilement les balises. Je change la position de la lampe pour essayer d'y voir un peu plus. Quelques dizaines de mètres plus loin je passe le Pic et je retrouve un sentier que j'ai emprunté plusieurs fois à l'entraînement. Un sentier qui m'amène à la porte du château. Dans la descente je prends d'infinies précautions pour éviter de souffrir d'avantage de la cheville. Malgré cela, mon pied butte sur les rochers. Dans la descente le vent souffle, la pluie me fouette le visage. Enfin j'aperçois les lumières de la ville. La descente me paraît longue, longue. En bas je cours un peu. Le bitume est détrempé. Les lumières orange se reflètent dans ce miroir. Au cœur de la nuit. Je traverse l'Orb. Ma cheville est moins douloureuse. Je gagne la salle du ravitaillement. Je suis là ! On enregistre mon dossard. Je pose mes affaires. Je prends un bol de soupe et je m'assois un peu. Je voudrais oublier mes chevilles. Je grignote quelques amandes. Je ne veux pas resté là. Mon esprit est dans ces montagnes. Il fait chaud. Faut-il continuer ?
La piste de la salamandre,
Quelques minutes plus tard je suis dehors. Je claque des dents. Je marche. Je traverse le parc puis j'entame une pente raide. Sans m'en rendre compte je suis reparti. Pourquoi ne pas aller plus loin voir ? Voir ce qu'il y a après. Dans les montées la douleur est lancinante mais je compose avec. Pas de doute. Je suis là. Bien là. Je veux voir Colombières et le pied du Caroux. Je lutte surtout contre l'humidité. Encore un petit effort pour passer la montagne. Un petit raidillon m'amène à la croix de Baussel. De là il faut gagner Combes puis Madale avant de piquer vers Colombières. Sur le chemin détrempé je monte doucement. Je me concentre sur le geste. Un pas en avant avec planté du bâton opposé et ainsi de suite. Je suis trempé. Sur les dalles glissantes du chemin je fais très attention. Chaque pas est assuré. Je ne pense plus à mes chevilles. Je regarde devant le halo de lumière de ma lampe frontale. J'entends les cloches du village de Combes. La nuit avance et moi aussi. A mon rythme. Un autre rythme. L'humidité ambiante fait sortir les salamandres. Je suis les balises et enjambe les petits amphibiens qui s'aventurent sur le chemin caladé. Les yeux rivés sur le chemin je cherche les petits animaux. La montée est encore longue. Un peu plus haut je rattrape un duo de coureurs qui se ravitaillent. Nous faisons la montée ensemble. On parle peu. Après le village on gagne la forêt majestueuse des écrivains combattants. Les arbres sont détrempés. Le sol est boueux. Le chemin suit quelques instants une piste de VTT. Je monte doucement. La nuit décline. Au petit matin, dans cette forêt renaissante les arbres s'élèvent fièrement. Les feuilles des branches secouées par le vent s'égouttent sur nos têtes. Sous cette haute verrière de vert la lumière du jour est douce et reposante. Je suis sous le charme de cette cathédrale verte. Dans ce petit matin calme les oiseaux se réveillent et saluent les coureurs. Le coucou se lance en premier et module son chant de manière incroyable. Son chant s'entend très loin dans cette haute futaie. L'ascension touche à sa fin. Dans la clairière le jour est bien là. J'aperçois quelques brins de muguets. Les épais nuages forment un couvercle lourd et gris. La pluie s'intensifie. Après avoir traversé un petit cours d'eau je gagne le petit hameau de Madale. La descente vers le prochain ravitaillement peu commencer. Je trottine un peu sur ce chemin herbeux à flanc de montagne. Avec ma blessure à la cheville je ne peux pas dérouler complètement mes foulées. Je traîne des pieds. Je coupe ma lampe frontale. Le jour est levé. Le chemin remonte un peu avant de descendre franchement. Je m'aventure sur des dalles glissantes. Je redouble de prudence. Dans ce bois de châtaigniers le sentier serpente sur la pente. Je m'applique entre chaque virage. Lorsque je tente de me relancer, la douleur à la cheville se rappelle à moi. Les bâtons m'aident également dans cette descente. Je peux m'appuyer dessus. Dans le hameau de Seilhols je retrouve des marches qui m'amènent au bord de la route. Après le pont à droite puis l'entrée dans la salle de Colombières. Il pleut des cordes. Je présente mon dossard pour l'enregistrement. Dans la chaude ambiance de la salle il y a encore beaucoup de coureurs. Je suis resté longtemps tout seul. J'ai apprécié cette nuit de course malgré ma blessure. Je suis heureux de retrouver d'autres coureurs. Les courageux du petit matin. Je me pose un peu. Le bol de soupe me réchauffe le corps. Je prend également un peu de jambon et du pain. Puis quelques quartiers de pommes. Je bois beaucoup d'eau. Je récupère mon sac de change. Je suis trempé complètement. J'enlève ma casquette. Je m'éponge le torse puis enfile deux tee shirts secs et un maillot à manches longues. Je sors mon bonnet et mes gants. Je mets mes affaires mouillées dans le sac de change. J'apprends à cet instant que le parcours a été modifié car le Caroux est impraticable à cause des conditions météorologiques. Même si je m'étais préparé mentalement à affronter le colosse de pierre, cela me met du baume au cœur. Je franchis la porte du ravitaillement. Encore une fois la différence de température et la fatigue me font claquer des dents. Je monte dans les gorges de Colombières avant de retrouver la route qui traversele massif à flanc de coteaux. La pluie n'a pas cessé. Avec l'aide des bâtons j'essaye de « courir » un peu. Quelques minutes après le départ du ravitaillement je suis déjà trempé. J'ajuste mon bonnet sur mes oreilles. Mes gants sont complètements mouillés.
L'eau de la vallée,
Petit à petit sous une pluie battante je gagne le village de Saint Martin de l'Arçon. Le sentier traverse le village. De toutes petites rues desservent des magnifiques maisons de pierres. Aveccette pluie incessante un voile masque les sommets. Je distingue quand même les rochers abrupts de la falaise qui borde le village. Le chemin de pierre s'élève rapidement au dessus du village. L'eau qui tombe sans discontinuer depuis des heures ruissèle sur et entre les blocs de rochers du sentier. Cette montée rejoint le sentier des Gardes. La montée est longue et difficile entre les plaques glissantes et la boue. Le vent rabat la pluie sur mon visage. J'essaie de ne pas m'arrêter et de progresser régulièrement. Parfois mon bâton glisse sur le rocher. Cela me demande un effort supplémentaire pour ne pas perdre l'équilibre. J'assure chaque pose de pieds. La pente est très raide. Plus on monte plus je sens le vent et le froid. Encore quelques dizaines de mètres et je distingue le cairn de pierre et le panneau de bois. La descente vers Mons peut commencer. Avec toute cette eau j'appréhende la descente. L'eau recouvre le chemin. Je vais prendre mon temps pour descendre. Après je verrais. Le sentier bascule brutalement. Une succession de lacets courts et raides. Je laisse passer trois coureurs. En quelques secondes il ont déjà deux lacets d'avance sur moi. Je descends lentement. Très lentement. Pour soulager mes chevilles je m'appuie beaucoup sur mes bâtons. Pendant la descente je rattrape un groupe de randonneur. Je m'efforce de ne pas glisser. Je me concentre. La vallée est très encaissée. J'entends le bruit sourd du torrent qui se précipite dans les gorges d'Héric. Encore un effort et je serais en bas. Le bruit de l'eau se fait plus présent. Je m'arrête un instant. Je m'essuie le visage. J'arrive en vue de la passerelle des soupirs. Le torrent, revigoré par cette pluie incessante gonfle ses muscles et bombe le torse. Je traverse le cours d'eau puis j'emprunte une petite route. Je suis en vue de Mons. Même en marchant je me hâte. Je n'entends que le cliquetis du métal de mes bâtons sur le bitume. Je traverse l'ancienne voie ferrée et je gagne la salle du ravitaillement. Nous ne sommes pas très nombreux. Quelques bénévoles chaleureux. Quelques coureurs humides et frigorifiés aux yeux fatigués. Je pose mon barda dégoulinant. Je prends un bol de soupe et je m'assois quelques minutes. Je croise ici Pascal, l'un des organisateurs. Après quelques minutes je décide de ne pas m'attarder trop. Pas question de s'arrêter là. Prochaine étape : Olargues. Il faut partir. Dehors la pluie redouble et le vent souffle. Courage ! Au moment où je m'apprête à partir un autre coureur se lève et franchit la porte en même temps que moi. On décide de faire un bout de route ensemble. A deux on sera plus fort. Sur l'ancienne voie ferrée transformée en chemin on se lance pour quelques foulées. Le rythme est très lent mais on progresse en courant. Le sol sablonneux et humide est très souple. On trouve même le temps de discuter un peu. Après la piste on grimpe vers un petit hameau par une petite route goudronnée. Au moment où l'on croit que la pluie va cesser, elle redouble d'intensité. L'eau ruissèle sur la route. J'ai la sensation de courir sur un miroir. Après le virage j'aperçois la tour d'Olargues. Encore une petite pente et on descendra vers le village. Avec la pente et la route stable on trottine doucement. On traverse l'Orb puis on grimpe tout droit vers la tour. De la tour on rattrape le village médiéval. On parcourt un dédale de petites rues étroites et on descend un bel escalier de pierres. Une dernière petite rue et on tombe sur la grande place et la salle des fêtes. Il pleut. Mon bonnet est trempé. J'ai du mal à enlever mes gants mouillés. Dans la salle, tout le monde est attentif aux derniers coureurs. Il reste plus de bénévoles que de coureurs. Sur la scène, un groupe enchaîne les pas de danses. De mon côté, je me ravitaille. Je suis heureux d'être ici. Avec mon compagnon on décide de faire une pause de plusieurs minutes. J'en profite pour remplir ma poche à eau. Je m'assois pour manger un peu de pain et de petits morceaux de jambon. J'essuie l'eau du verre de ma montre. L'heure tourne. Il est temps de partir. Prochaine étape Vieussan. On quitte Olargues. Le chemin s'élève rapidement au dessus du village. Une éclaircie soudaine nous fait espérer un changement de temps. Mais cela ne dure pas. La pluie ne lâche pas prise. Elle est coriace. Elle reste. Elle nous suit. Nous guidera t-elle jusqu'à l'arrivée ? Patience, patience. Je me répète ce mot sans arrêt. Ne pas se focaliser sur le chronomètre. Laisser le temps s'écouler comme cette pluie qui tombe. Se moquer de ces secondes qui défilent. Donner du temps au temps. Patience.
Le fil d'Ariane,
Après une bonne petite montée depuis la sortie du village on gagne rapidement une large piste. La piste nous amène doucement au pied du terrible Naudech. Ce n'est pas un Dieu nordique mais une belle difficulté qui se dresse devant nous. La pluie décide de se jeter sur nous avec encore plus de force. On ne peut pas l'oublier.La pluie et le coureur. Le coureur et la pluie. Un duo indissociable. La montée est très raide. On progresse lentement. Plus on monte plus le temps se dégrade. Le vent souffle fort. Le vent s'engouffre dans mes vêtements mouillées et me glace le sang. Encore un peu plus haut on entre complètement dans les nuages. La montée n'en fini pas. Au moment ou je crois arriver au sommet, le sentier s'élève un peu plus. Le vent violent rabat la pluie qui me cingle le visage. J'ai froid aux mains. Je cherche un signe pour savoir si le sommet est en vue. On ne voit rien. Enfin des rochers. Le sommet ? Non. Un ressaut. Il faut encore monter. Les branches des arbres s'agitent dans le vent. La montée est difficile. Le froid et la fatigue s'en mêle. Encore un effort et on se hisse au sommet. Là, dans le brouillard, je distingue une voiture puis un pylône. La voiture est celle du bénévole qui contrôle la course. On est en haut. Enfin ! Avec Jérôme, mon compagnon de route on se laisse glisser sur le sentier descendant. Après une portion peu pentue, le sentier bascule vraiment. La descente très technique me fatigue beaucoup. Je m'aide de mes bâtons. J'assure mes pieds. Ma cheville me fait mal. Enfin on est au dessous des nuages. Le froid est mon intense. Le vent se calme un peu. Après plusieurs minutes de descente on croise Antoine qui remonte les derniers coureurs. Il prend des nouvelles de notre santé et de notre moral. Il nous donne de précieuses indications sur la suite du parcours. La vallée de l'Orb dessine de magnifiques courbes en contre bas. Il nous reste encore une belle descente avant de gagner le village de Vieussan. Le chemin se fait moins technique. On contourne la montagne par un sentier légèrement descendant. On parle peu. Je bois un peu d'eau. J'ai les mains froides dans ces gants trempés. Je m'aide le plus possible de mes bâtons pour terminer la descente. On aperçoit déjà les premières vignes. On traverse une route puis on emprunte un chemin caladé qui longe une petite vallée et nous entraîne vers le village. Nous sommes au bord de la rivière. Quelques pas dans le sable. Et les galets. Sa change un peu des pierres acérées du haut de la montagne. On franchi la rivière sur une passerelle de béton. Je connais cet endroit. Lieu de pique-nique et de baignade en été. De la plage on remonte vers la route et on entre directement dans la salle communale. Tout est calme. Les secouristes et les pompiers sont attablés là et jouent au cartes. Les bénévoles se précipitent vers nous. Le dossard est enregistré. Les bénévoles sont aux petits soins. Là une soupe bien chaude, là un peu de pain. Nous ne sommes que deux coureurs. On discute et on plaisante tout en se ravitaillant. Cette ambiance fait chaud au cœur. J'allonge mes jambes. Plus qu'une difficulté et nous passerons de l'autre côté de la montagne pour rejoindre Roquebrun. La journée est bien avancée. Il faut y aller. Je me lève. Mes jambes me brûlent. Mes chevilles sont raides. Je mets mon sac. Je fixe les sangles. On repart. Après le village et ses rues très étroites le chemin monte rapidement. La végétation a changé. On grimpe dans les genêts en fleurs et les petits arbustes. On progresse lentement. Chaque pas est compté. S'économiser pour rallier l'arrivée. On longe la falaise. Puis on s'enfonce dans une forêt de petits chênes. Les branches chargées de pluie et secouée par le vent se déverse sur nous. La pluie ne suffit pas. Je sens l'eau qui me coule le long du dos. Le chemin boueux devient très très glissant. Les portions en dévers m'oblige à toutes les précautions possibles. Un pied mal assuré et c'est la glissade assurée. Un peu plus loin on retrouve Pascal qui, comme Antoine, vient en sens inverse, à la rencontre des derniers coureurs. Un petit mot d'encouragement, quelques consignes et un coup de téléphone au PC course et on repart pour les derniers kilomètres. Le chemin est étroit, les branches des arbres et les broussailles gorgées d'eau qui encombrent le chemin nous mouillent un peu plus. Le sentier n'en fini plus. On gagne enfin une piste un peu dégagée. La pluie tombe encore et encore. La lumière du jour déjà faible décline rapidement. Quelques centaines de mètres plus loin il faut se rendre à l'évidence. Nous devons remettre la lampe frontale. On terminera la course de nuit. On quitte la piste détrempées qui descend vers la vallée. Dans la pénombre qui s'installe, le petit sentier caillouteux nous amène à un petit hameau.On aperçoit les lumières orangées et blafardes du village de Roquebrun. Mais on ne descend pas tout de suite au village. Antoine nous a réservé une petite surprise. De là il faut remonter rapidement sur le plateau. J'ai froid. Même en marchant dans la montée. La pluie me coule dans le cou. La haut, le vent et le brouillard gêne notre progression. Les balises sont difficiles à voir. Nos lampes réfléchissent la lumière et nous éblouissent. A chercher notre chemin dans la végétation débordantes et humides je marche dans un trou d'eau. J'ai le pied glacé. Que c'est long. A plusieurs reprises je me persuade d'être sur le mauvais chemin. Ou pire, être déjà passé par là. Les pauses sont de plus en plus fréquentes. Surtout ne pas lâcher le fil d'Ariane. Surtout ne pas pas perdre ce lien qui nous ramène vers Roquebrun.A chercher notre chemin, on se cogne dans les branches basses. Il est temps d'arrivée. Enfin le chemin verse vers la vallée. Les cailloux qui jonche le sentier font mal aux pieds. Je claque vraiment des dents. Roquebrun est en vue. Encore une descente et nous y seront. Après plusieurs tours et détours on entre dans le village. Là, surprise ! Deux bénévoles arrivent à notre rencontre. Ils nous cherchent. Ils me cherchent. Mon épouse, au village depuis le début de la soirée attend. Elle a rencontré tous les bénévoles. Elle s'est réchauffé le corps et l'esprit au contact des courageux bénévoles. Tout le monde nous attend. Là bas, au bord de la route un groupe de personnes. C'est l'ovation. Mon cœur se serre. On l'a fait. Les applaudissements nourris nous portent vers l'arrivée. Sur la ligne d'arrivée Antoine est là. Tous les bénévoles présents nous font une seconde ovation. On enregistre les dossards. La course est finie. J'embrasse mon épouse. Je frissonne. Pendant quelques secondes j'ai du mal à me rendre compte que je suis arrivé. J'ai les jambes lourdes. Je suis heureux. Grâce à notre duo improvisé nous sommes allés au bout. L'eau coule le long de mon visage. Je m'appuie sur la barrière. Je décroche mon dossard. J'ai soif d'une bonne bière. Je suis arrivé. Nous sommes arrivés. Il est tard.
Vincent Pithon